les singuliers

A l'époque de la sortie de ce roman, Les singuliers, j'avais lu des billets à son propos qui ne m'avaient pas donné envie de relire du Percin.

J'avais pourtant adoré Bonheur Fantôme au point de ne pas parvenir à faire de billet dessus. Je l'avais acheté sur les conseils de Clara et avait carrément corné des centaines de pages tant les mots me parlaient. Dans le billet de ma prescriptrice on peut encore lire "Le style d’Anne Percin est unique, comme des touches de couleurs différentes qui font un très beau tableau".

Il est justement question de tableaux dans ce roman "les singuliers" publié en 2014 au rouergue dans la collection La brune.

C'est un coup de coeur. A cause du genre, épistolaire, mais surtout parce que l'auteure le maitrise à merveille. Pourtant rien de facile, les courriers sont écrits en 1888 à l'heure de la contruction de la Tour Eiffel, de l'emergence de nouveaux mouvements de peinture, de Jack l'éventreur, du kodak à pellicule et de l'Exposition Universelle. C'est dire si Anne Percin avait du boulot pour que tout ait l'air juste et crédible. C'est réussi.

Elle nous donne à lire les lettres que Hugo,Tobias et Hazel s'envoient. Hazel et Hugo sont cousins, elle vit à Paris et lui a élu domicile à Pont Aven. Tobias et lui sont amis d'enfance. Tobias vit à Ostende. Tous les trois sont peintres, contemporains de Gauguin et Van Gogh. 

A travers leurs échanges, on comprend la difficulté de vivre de son art, de trouver chaque jour l'inspiration, d'être légitime aux yeux des siens. Et on lit la passion qui les anime, l'impossibilité de faire autre chose pour supporter la vie. 

C'est passionnant et tellement actuel, c'est drôle, émouvant et bien senti. Anne Percin mêle le réel à la fiction sans qu'on ne perçoive aucune des coutures. Je dis chapeau. Et j'ai freiné ma lecture pour ne pas quitter trop vite ces personnages devenus familiers dont je lisais le courrier depuis 400 pages... Je vous le recommande chaudement.

La 4ème de couverture, une fois n'est pas coutume, était une invitation très bien formulée d'ailleurs : "Anne Percin mêle figures historiques et personnages fictifs pour nous offrir un roman épistolaire bouillonnant. C'est un tableau monumental, qui croque sur le vif l'esprit du temps et nous le rend vivant. "

Des extraits (j'en ai relevé tant...)

page 284 : C'est plein de vent, d'orages sur la mer, de nuages comme des colonnes solides élevées dans le ciel, de pierres grises debout le long des chemins. Très Breton. 

page 375 Comme dit toujours Gauguin, on est bien obligé de croire en ses rêves. A un certain point de la vie, on est allé trop loin pour renoncer, on n'a plus le choix. 

Il y a des gens qu'on a presque peur de photographier tant on craint que quelque chose d'eux passe par l'objectif et vous atteigne.page 60

Page 252 A part ça, j'ai vu des toiles de Vincent. Une fameuse idée, ces tournesols, énormes comme des météorites ! J'ai toujours dit que la fleur était un sujet ridicule en peinture et douté qu'on puisse en faire autre chose qu'un motif simplement joli, mais ce gaillard là me fait mentir, tout simplement parce que ce ne sont pas des fleurs qu'il peint. Ce sont des têtes humaines, chargées de songes et de soucis, écrasés de leurs poids, pensives et bourdonnantes comme des cerveaux trop pleins... vivantes ! oui plus que des portraits, de vraies têtes. Elles sont vivantes car elles ont l'air de mourir sous nos yeux. "