LES PASSANTS DE LISBONNE 

D'abord vous dire tout de go que j'ai adoré ce roman. Il y a 4 ans j'avais déjà eu le coup de coeur pour "l'arrière saison". 

C'est confirmé, l'écriture cinématographique de Philippe Besson me plait. Il a le don pour trouver les mots justes pour décrire nos états d'âme. Ici encore il s'agit d'amour perdu. La toile de fond c'est Lisbonne. 

Tout est bien senti, rendu : l'ambiance des rues, la vie portugaise, l'hôtel feutré protecteur et la douleur des amours meurtris. 

Héléne est veuve depuis peu. Son homme a péri dans le tremblement de terre de San Francisco. 

Celui de Mathieu a crée la secousse fatale par une lettre de rupture posée sur la table de la cuisine. 

Tout deux ont le coeur qui saignent et sont venus à Lisbonne pour noyer leur chagrin, le rendre plus supportable. Hélène ne voit rien autour d'elle, les yeux plongés dans le vide quand Matthieu se frotte à d'autres corps pour oublier celui de son amant perdu. 

Il séjournent dans le même hôtel et vont finir par unir leur solitude dans un dialogue autour des disparus. Comment vivre sans eux ? 

Philippe Besson est talentueux. Peu d'action ou de changement de décor dans ce roman et pourtant on ne s'ennuie pas une seule seconde avec ces deux êtres en souffrance. Ils se sont reconnus et rapprochés. Ils se racontent, se délestent, s'épaulent et marchent bras dessus, bras dessous. Ils prennent garde de ne pas heurter l'autre.  

C'est splendide. 

page 166 "Je crois qu'à cause de ça, je ne serai pas capable d'en aimer un autre, un jour. (...) Elle se trompe. Enkystée dans son deuil, elle a juste occulté que le temps change beaucoup à l'affaire. Qu'il gomme les névroses, balaye les fidélités. Et que le hasards fabrique des rencontres. Il ne s'est pas écoulé assez de temps encore et le hasard n'a pas frappé, voilà tout, mais cela viendra."

page 140 " elle n'imaginait pas qu'il existait un écart si grand entre l'intuition et la certitude, entre lhypothèse et la vérité. De ces écarts en apparence minimes et qui s'ouvrent tels des précipices où on perd la raison. Elle croyait avoir accompli la plus grande partie du chemin, elle a appris que les tout derniers mètres sont les plus durs, les plus épuisants. Elle s'est rappelé ces marathoniens ayant parcouru plus de quarante kilomètres et qui donnent l'impression de déployer des efforts surhumains pour franchir la ligne d'arrivée. Elle s'était dit, chaque fois: c'est trop bête, pourquoi flancher maintenant, et qu'ont-elles de plus ardu, ces ultimes foulées? Au contraire, ils devreient se sentir pousser des ailes, puisque la délivrance es si proche. Mais non. "

page 30 "c'est curieux comme on compte sur les exils pour régler nos névroses et comme on doit convenir rapidement qu'ils ne règlent rien. Au mieux ils apaisent les névralgies. Mais on part quand même, on repart quand même. Dans les lieux neufs, les visages du passé n'ont pas les mêmes contours, ils ne sont plus aussi précis. Et on ne se cogne pas contre les moments insignifiants, vécus ensemble. "

page 28 "Elle, elle ne voit que ça, sa détresse, sa déroute. Elle a appris que les gens sont incapapables d'accueillir une nouvelle comme celle-là, ils n'y ont pas été préparés, ils sont maladroits le plus souvent, visent trop court ou trop long, elle ne leur en veut pas, inatteignable dans son deuil. "

page 29 "Les gens fuient le chagrin le plus souvent."

page 33 "il aurait aimé l'emmener dans le vieux Lisbonne, dans un lieu exigu et bruyant, où l'on sert de la morue et du vinho verde."

page 41 "Il a appris qu'on a presque toujours tort de vouloir rester seul avec son anxiété, pourtant il sait aussi qu'on a ce réflexe, qu'ainsi on se protège, que ce blanc autour de soi est une sorte d'ascèse. Il aurait sans doute agi comme elle. Il aurait refusé la présence des autres, leur pollution."