les petites mères script 

A en juger par le bazar provoqué par la rédaction de ce billet sur la table de ma cuisine (photo ci dessus) , ce livre m'a remué et conquise.

Babeth, Fernande et Concepcion sont respectivement les mère, grand-mère et arrière grand-mère de Rose. Elles ne s'emboitent pas façon poupées russes mais forment une chaine aux lourds maillons dont Rose a voulu se libérer. C'est donc à Paris, loin de son Sud Ouest natal, qu'elle a rencontré Martin, son fiancé.

Elle va le présenter aujourd'hui à ce trio de femmes promptes à sortir leurs griffes quand un homme pénètre dans leur périmètre. Il faut dire que ces messieurs ne les ont pas épargnées se sauvant toujours au même moment : en pleine grossesse. Réduites à éléver seule leurs filles, elles se sont constuites une carapace. Elles ont leur franc-parler et leur caractère forgé par les coups de la vie.

Le jour de ce fameux dîner-rencontre, les souvenirs de chacune remontent à la surface et elles formulent un voeu-prière : que Rose échappe à la malédiction, qu'elle ait trouvé le bon, elle, au moins. Parce que s'il est une seule chose sur laquelle ces femmes s'entendent, c'est bien celle là : aimer leur Rose et lui souhaiter le meilleur. 

Elles ne font pas famille au sens traditionnel, d'ailleurs elles n'ont ni les gestes ni les mots, certaines gueulent et pas seulement pour vendre des légumes sur le marché. Elles n'ont pas appris à se serrer, s'embrasser, se parler, seulement à éviter les coups et les hommes. Alors l'amour passe discrètement dans les olives noires aux amandes et les chouquettes. Parce qu'il y en a entre elle, c'est sûr et beaucoup de tendresse aussi.  

Elles ont cru se tailler des coeurs de pierre mais ils sont chamallows, suffit juste d'enlever le barbelé.

Chacune a voulu le meilleure pour sa fille, pour qu'elle ne reproduise pas les échecs, qu'elle fasse mieux. Mais invariablement toutes ont répété le même scénario. Rose va t'elle enfin briser la chaine ?

Ce roman de Sandrine Roudeix est rempli de petits diamants. Comme eux, il a de multiples facettes et on peut le relire pour découvrir celles qui brillaient moins fort sous la lumière de la première lecture.

Elle donne à voir, à sentir et ressentir. On peine à respirer quand ces femmes suffoquent, on perd l'équilibre quand elles trébuchent, on salive quand les cèpes dansent dans la sauteuse et on croit entendre l'accent hispanique de Concepcion.

On ne peut s'empêcher de faire des parallèles avec son propre vécu de fille, de mère. D'y lire des scènes si proches de celles dont on a été témoin ou partie que c'en est confondant. 

J'adore sa façon d'imager son propos et d'épicer son texte comme Babeth ses cuisses de canard. Elle aborde la vieillesse avec justesse et délicatesse. Les pattes d'oie deviennent sous sa plume des "éventails dessinés de chaque côté" des paupières.

Merci Sandrine pour ce délicieux moment de lecture, vos petites mères ne sont pas prêtes de quitter ma tête et mon coeur. 

Quelques extraits pour vous mettre l'eau à la bouche

"Sa mère a toujours pensé que les talons éloignaient du sol et des réalités en berçant les femmes d'illusions".

"C'est cela une famille. Des gens qui suivent leur chemin, mais qui restent liés agrafés soudés les uns aux autres et n'oublient pas la terre commune sur laquelle ils ont poussé".

[les cèpes] "ils commencent à dorer et une odeur de marrons chauds lui tartine le ventre".

"Parce que le temps galope et qu'avec la vieillesse les caractères comme les chairs mollissent."

"Il parait que les hommes fondent devant les petites choses qu'ils fabriquent, lorsque ce sont des filles".

"Le dos vouté comme une cave. Les épaules lourdes et basses. Le visage, surtout, comme un tissu froncé qui fait des plis partout. Et le menton planté d'épingles blanches."

"Avec son accent prononcé, elle étire la fin des mots et ouvre les voyelles comme des fleurs qui auraient trop pris le soleil."

"J'aimerais bien ne pas avoir à me réfugier ailleurs, toujours ailleurs, loin d'ici, dans les pages d'un bouquin ou derrière une porte."