Une photo, quelques mots (70)
Chaque semaine Leiloona propose une photo et nous invite à écrire.
Hier j'ai donc écrit à partir du portrait gros plan d'une jeune fille.
Ce matin, je suis contrainte de retirer l'image. Romaric Cazaux nous informe que les parents ne souhaitent plus que la photo de leur fille fasse l'objet de textes.
Voici donc mon texte sans l'image qui l'a inspiré :
Ces yeux verts-de-gris, ce nez parfait, ces lèvres finement ourlées. C'est elle, à n'en pas douter. Ludivine. Ma douce Ludivine. Disparue depuis deux ans.
C'est à peine croyable.
Au moment où je parviens à faire un pas devant l'autre, à faire mon marché, à retravailler, il faut que je croise cette photo !
De deux choses l'une : soit j'ignore cette vision, je trace ma route et je poursuis sur la voie de l'impossible oubli. Soit je pousse la porte de ce coiffeur qui l'a mise en vitrine et lui demande de plus amples informations sur ce modèle.
A faire comme si de rien n'était, je vais ruminer mes regrets, à affronter la vérité, je vais ruiner le processus de cicatrisation. Finalement, entre la rate au court bouillon et la plaie ouverte , je choisis la deuxième, c'est plus franc comme douleur, plus apparent.
Je pousse la porte. L'odeur de la laque pique mes narines. Un homme, brun, cheveux longs, ses mains prolongées de ciseaux, façon Edward aux mains d'argent, m'accueille. Son regard va directement vers ma tignasse poivre et sel. Les yeux mi-clos, il imagine déjà la coupe qu'il me fera. Il penche la tête, grimace, puis me sourit.
Quand je lui demande quelle est le prénom de la jeune femme sur la photo et si elle habite dans cette ville, il est déçu (ce petit carré roux plongeant, quand même, il me l'aurait bien fait) et surpris (d'habitude personne ne s'intéresse à ses photos). Je suis déçue aussi (le modèle s'appelle Gwendoline) et étonnée (j'étais certaine que c'était ma Lud').
Je pretexte être photographe pour avoir les coordonnées de cette jeune femme. La carte sur laquelle il me note son numéro me brûle les doigts.
Lorsque la tonalité se fait entendre, je tremble. Elle décroche. C'est sa voix, c'est elle. Je perds mes moyens. Mon coeur bat si fort que je ne m'entendrais pas parler. Je raccroche.
Elle n'aurait pas changé de prénom et de ville, si elle voulait que je la retrouve. C'est idiot d'aller contre sa volonté. Pourrait-elle me pardonner ?
Je n'ai pas réfléchi, il y a deux ans, lorsqu'elle m'a avoué aimer une femme. Les mots que j'ai employés ont été d'une méchanceté dont je ne me savais pas capable. Je le regrette tellement aujourd'hui. Elle est partie sans un cri, j'avais donné de la voix pour deux.
Ma fille n'est jamais revenue, je l'ai perdue. Pendant mon impossible deuil d'un enfant bien vivant, j'ai réfléchi. Peu importe avec qui elle partage sa vie.
Je compose à nouveau le numéro. Elle décroche, je me lance : Ludivine, c'est maman, je te demande pardon.