Une photo, quelques mots (68)
Cette fenêtre en bois c'est comme un cadre qui abrite un autre cadre, façon matriochkas.
Dans le premier, une nuque, une oreille, une boucle d'or, d'autres poivre et sel. La tête est penchée sur un livre entamé.
Sur la table, un improbable verre de lait et une plante verte, on dirait. Je parie que le cache-pot est fait de papier crépon, jaune ou rose, pliage accordéon. Un lustre rococo en porcelaine prend le relais d'un soleil en train de tomber. Il va falloir rallumer le feu, la femme doit frissonner un peu.
Dans le deuxième cadre accroché au mur, non pas une mais deux femmes : à gauche, la première, celle que l'on connait, boucle d'or et d'argent, en plus jeune visiblement. A droite, liée à elle par la tête façon soeur siamoise, une brune qui lui ressemble fortement, sa fille sûrement.
Je n'ai jamais compris ce besoin d'afficher de telles photos de famille dans des cadres lie-de-vin ou dorés, au salon qui plus est. Bref.
M'est avis que le temps béni où ces deux là étaient réunies n'est plus. Que la mère ainsi penchée sur un quelconque ouvrage, littéraire ou non, peine à combler une immense solitude.
Ne me demandez pas ce qui me fait penser ça, je l'ignore, je subodore. Si ça se trouve ces deux-là s'adorent.
Bon admettons que j'ai raison et que le lien soit rompu pour de bon. Pour étayer, avançons différentes explications :
Rupture par privation d'oxygène :
"Faudra bien couper le cordon" qu'on leur disait à tout bout de champ. La mère répondait "le plus tard possible" mais il fallait comprendre "jamais ! c'est mon bébé pour toujours !". La fille étouffait-elle ? a t-elle quitté le nid sans retour ? La mère est complètement nostalgique de la fusion première, ce qui expliquerait la boisson laitière.
Transferus interruptus :
La mère rêvait pour sa fille d'une vie qu'elle-même n'avait pas su mener. Elle lui a payé des années d'études pour qu'elle ait un "vrai métier". La fille s'est coulée dans le moule jusqu'à ce qu'elle se rende compte qu'il n'était pas fait pour elle. Elle a brisé le plâtre et s'est carapatée. La mère se demande encore ce qu'elle a fait de travers, elle qui a tout donné. Dans cette hypothèse, la mère s'autoflagelle et fixe mal le calcium, c'est pourquoi elle boit du lait.
Le coup du sort, Dieu a mal lancé les dés :
Donc autre hypothèse, c'est la mort qui les a séparées : un cancer, un accident de la route, un suicide, qui sait ? Un renversement de l'ordre naturel des choses qui a amplifié chez la mère toutes les névroses. Elle vient de s'administrer une dose mortelle de poison pour la rejoindre. Le lait est l'antidote au cas où l'élan vital revienne.
Je donne ma langue au chat et autre explication possible :
Je ne sais pas ce qui a séparé ces deux là et si la mère en souffre tant que ça. Elle a peut être réecrit l'histoire. Elle pleurniche et prétend avoir été abandonnée par sa fille, l'ingrate, l'égoïste : "vous vous rendez compte, ma seule famille ?" Ce cadre est là pour attester qu'elle est la gentille de l'histoire, celle qui aime sans discontinuer, qui peut se regarder dans le miroir. Le lait dans le verre est chaud et elle va y tremper deux ou trois gâteaux offerts par la voisine qui la plaint, on l'imagine.
Bon, quelqu'un a le fin mot de l'histoire ? Non, parce que ce verre de lait, quand même, ça m'intrigue !
Texte écrit pour l'atelier de Leiloona, inspiré par la photo de Romaric Cazaux
