Une photo, quelques mots (54)
Il ne lit pourtant jamais. Sa vie, c'est la musique.
Mais ce roman là, il ne peut plus le lâcher, il en raterait presque son arrêt. Il est comme sourd aux bruits qui l'entourent, dans une bulle hors du temps. Il est fébrile, il sourit, il soupire, il se crispe selon les passages. Tout son corps vit les mots, leur rythme l'empoigne, ne lui laisse pas de répit. A la fin de chaque chapitre, il se dit qu'il va faire une pause, glisser le marque page et refermer l'ouvrage. Mais les mots suivants le happent.
Il faut dire que l'histoire est tellement proche de la sienne. Il lit ce qu'il a ressenti, presque les dialogues qu'il a eus avec elle. Il n'en revient pas, c'est comme un miroir. Il veut connaître la fin de cette histoire puisque la sienne n'a pas trouvé de point final. Elle est restée en suspension...
Elle est partie sans dire un mot. Depuis, il se demande ce qui ne va pas chez lui, ce qu'il aurait du faire, il rejoue les scènes à l'envers. Parfois, il se raisonne et se dit que c'est mieux comme ça : son monde n'est pas le sien, cette parenthèse avec elle, l'avoir vécue c'est déjà bien.
Ce roman contient des pistes, des indices, des réponses à ses questions. Il n'a pourtant pas franchi le seuil d'une librairie et demandé une histoire d'amour qui finit mal, non. Il a trouvé ce livre sur un banc, emballé dans un film transparent. Son dernier lecteur l'a libéré dans la nature comme il l'aurait fait d'un oiseau blessé après l'avoir nourri et soigné. Ainsi prêt pour son envol, il l'a laissé partir vers une nouvelle mission.
Il a du recevoir un accueil différent, faisant écho chez les uns et provoquant chez les autres désintérêt et dédain. Ces derniers l'ont sans doute abandonné plus que libéré car ils n'ont du éprouver aucune difficulté à s'en séparer. L'attachement ne s'est pas fait. Et ceux qui ont tant aimé ses mots, le rachètent-ils aussitôt, pour pouvoir le relire, l'avoir à eux ? Ou s'en vont-ils vers d'autres livres en conservant au fond du coeur les enseignements et la chaleur de celui-là ?
Lui, il sait exactement le sort qu'il lui réserve à ce roman. Il va le faire migrer vers Elle. Le glisser dans sa boite aux lettres ou le déposer sur le seuil de sa porte. Il deviendra son messager, son pigeon voyageur, pour éviter tout regret, même si la mission semble une gageure. Lui-même ne soupçonnait pas la force des livres voyageurs.
Texte écrit devant mon bol de café ce matin... pour l'atelier de Leiloona pendant qu'un oiseau picorait les miettes de mon panettone sur la jardinière...
