Brioche de Caroline Vié, récit d'un pêché de gourmandise.
Ce roman est le récit d'un fanatisme, d'un pêché de gourmandise. Son titre, brioche, est une patisserie qui se mange sans attendre sinon elle se déssèche. Glissée dans un sac en papier kraft, elle transpire le beurre et crée des taches sombres...Mais il ne faut pas avoir les yeux plus gros que le ventre, sinon ça finit mal.
La narratrice est critique de cinéma, mariée, un enfant. Elle passe son temps à interviewer des célébrités mais n'a d'yeux que pour une seule étoile. Cet homme ressemble à une brioche blonde, dodue et dorée et semble remplacer un gâteau au yaourt bien fade. Elle revit notre narratrice. Le tracé longtemps plat de l'électrocardiogramme retrouve ses pics à intervalles réguliers. Ouf, le coeur repart, on allait prononcer l'heure du décès !
Elle est comme une adolescente qui fait une fixette sur un garçon et voit partout des signaux positifs. Elle espère, imagine, scénarise. Son obsession maladive est entretenue par très peu d'entrevues mais tant de projections et d'imagination. Elle se berce d'illusions. Elle se consume sans que l'autre ne ressente la moindre chaleur. Douloureuse passion. Elle gesticule pour être vue, essaye d'attirer son attention. Comment exister dans les yeux de l'autre ? Faire naître la petite étincelle temoin de son désir ?
Elle déguste notre narratrice, dans tous les sens du terme :
Elle se délecte, savoure, tourne et retourne plusieurs fois les mots dans sa bouche, remâche, hâche menu, scrute et aimerait croquer pour de bon chaque morceau de peau, derme, épiderme, chair et os de cet homme qui l'obsède.
Elle souffre aussi parce que cette passion qui l'habite est bien plus grosse qu'elle, pousse ses organes pour faire de la place, coince aux entournures. Elle en est remplie et déformée. C'est comme un alien qui l'habite et pompe son énergie. Il ne lui en reste plus beaucoup pour les tâches de la vie quotidienne qu'elle effectue machinalement.
Semblant naïve et presqu'enfantine, cette femme se révèle finalement sorcière rêvant de filtre d'amour pour marabouter son dieu vivant. Elle aurait pu sans problème fabriquer une poupée vaudou à son effigie pour le piquer là où ça fait mal.
L'écriture m'a charmé, elle est très imagée et contient des tas de références, de l'humour et une bonne dose de cynisme. Une écriture de bonbonnière pour une histoire somme toute assez terrifante. Il m'a plu ce décalage entre les mots tout de sucre enrobés et l'horreur dont cette femme est capable pour marquer au fer rouge l'objet de son désir. Des mots doux qui deviennent acides comme ces confiseries gélifiées, langues citric, qui piquent délicieusement. Coups de griffe en perspective.
Le bandeau a son intérêt pour une fois car l'image est éloquente. La boule à neige et son petit décor de carton pâte, est une demi sphère à secouer pour faire la pluie et le beau temps sur leurs occupants séquestrés et en manque d'oxygène. C'est vrai, l'objet de son amour on le mettrait presque sous verre. Pour le garder farouchement, pour le contempler. Sauf qu'on ne peut forcer personne à aimer.
Un détail ponctue le roman et m'a beaucoup plu. Les noms dont la narratrice affuble ses mari et fils : Marcks & Spencer, Rivoire et Carret, Dolce et Gabanna, Lagarde et Michard,etc. C'est un fil rouge que l'on finit par guetter comme la souris dans les dessins de Plantu.
Cette femme me fait penser à une mante religieuse dévorant son amant. Elle semble inoffensive à cause de la finesse de ses attaches mais elle est dotée d'une force incroyable, un désir qui déferle sur un mâle indifférent et puni de l'être...
Ce roman est aussi un regard acéré porté sur le milieu du cinéma, les promos de films et le métier de critique. Quand on gratte le vernis tout ne brille pas autant qu'à l'écran.
Un grand merci à Grégoire Delacourt qui me l'a offert et Bravo à Caroline Vié pour ce premier roman très réussi !
J'ai la chance de pouvoir rencontrer l'auteure la semaine prochaine au salon les mots doubs à Besançon.
