Une photo, quelques mots (17)
Il est déjà là. Un bon point, il est ponctuel celui-là. Pas comme celui qui m'a fait poireauter une heure dans un froid glacial.
On s'est donné rendez vous devant l'indian cook, mon restau favori. Le patron, devenu un ami, jauge toujours mon compagnon du soir et me fait un clin d'oeil d'approbation s'il gobe sans trop rechigner le naan qu'il lui tend. Après, il le teste en me disant quelque chose comme "tu n'es pas venue avec celui-là la dernière fois, il était blond l'autre, non ?". Si l'oeil de mon voisin de table noirçit seulement sans qu'il me fasse ensuite une scène, c'est signe de saine jalousie selon lui.
Celui-là, cela fait des semaines que je discute avec lui sur internet, sans webcam. Lui met toujours la sienne et je pretexte depuis le début un dysfonctionnement de la mienne. Peut être pense-til que je suis un laideron ?! Il pourra toujours prétendre ne pas être Thierry si une Bianca se présente à lui sans coller à ses critères esthétiques...Je l'ai fait ce coup là. Le type était bien trop marqué par ses excès et par un âge qu'il avait, dans sa fiche, divisé par deux...C'est le jeu !Je me suis parfois prétendue hôtesse de l'air pour séduire. Bein oui, technicienne de surface ça ne fait pas rêver. On imagine une femme sans âge avec des mains qui sentent la javel. On pense à un QI léger pour cause d'études abrégées et de milieu familial aculturel. Pour beaucoup, l'histoire de l'élégance du Hérisson ne peut être que pure fiction. La concierge qui pratique le rituel du thé, cause philo et lit autre chose que des romans de la collection Harlequin ça n'existe que dans les livres ! On ne me croit pas si je dis que je suis allée à la fac. On pense que je m'invente un personnage. Il faut dire que ceux je rencontre se cachent souvent derrière un masque. Et finalement on est loin du conte de fées. Ill s'agit souvent d'hommes mariés ou en couple cherchant distraction voire porte de sortie, radeau de secours pour quitter le navire; vieux garçons hypermaniaques dont les meubles sont encore sous plastique; homo cherchant couverture pour famille intolérante; collectionneur tenant, dans un carnet, comptabilité de ses conquêtes avec commentaires et système de notation.
Rapide coup d'oeil à celui ci : tenue sobre et efficace, pas de tonsure naissante, chaussures assorties et en bon état. Quelques marches me séparent de lui. C'est peut être le bon, la fin des speed dating, des ateliers cuisine spécial célibataires, des diners avec rencontres arrangées par les amis, des lourdeaux dont je supporte la conversation toute entière tournée vers le tunning de leur voiture.
J'entame la descente en régulant le battement de mon coeur et en me maudissant d'avoir mis des talons.
Tout à coup, une femme s'avance vers l'homme qui m'attend, l'embrasse, l'attrape par la main et l'entraîne dans le restau.
Mince, ce n'était pas Coyote75. Etre en retard avec un pseudo pareil, quand même !
Texte écrit dans le cadre de l'atelier de Leiloona.