corps inutiles 2

Je connaissais le retrait des sens en Yoga. Cette pratique consciente consiste à s'extraire de ce qui nous entoure. C'est loin d'être facile à conscientiser et quand on y parvient ça ne dure jamais longtemps.

Clémence n'a pas eu besoin de s'exercer pour perdre toute sensibilité. Il a suffit d'une mauvaise rencontre l'année de ses quinze ans pour que son corps se protège de toute autre tentative d'instrusion. Elle ne sent pas quand la tasse de café est bouillante, ni quand quelqu'un la touche. Tous les 29, lors du "moisiversaire" de ce soir où elle a perdu sa légèreté, elle joue avec le feu. Mais elle ne sent toujours rien. Combien de semaines, combien d'années encore sans pouvoir savourer le plaisir du toûcher, ce sens qui fait de nous un être vivant ? 

Je ne vous dirai pas comment et grâce à qui les fourmillements se feront sentir à nouveau sous la peau de Clémence, je vous dirai juste de lire ce roman original et envoûtant comme la tignasse rousse de cette jeune femme qui ne recule devant rien pour provoquer le destin. 

Elle a un truc avec les sens, Delphine. Ses personnages deviennent hypersensibles ou insensibles selon les romans. Dans l'effet Larsen, Mira, la mère de la narratrice souffrait d'hyperacousie. Son ouïe, donc, était exacerbé par le drame qui l'avait touché. Ici, c'est la sensibilité, le toucher, qui sont au contraire annihilés.  

Les femmes qui peuplent les romans de Delphine Bertholon sont des battantes. Nola deployait beaucoup d'énergie pour lutter contre les fantômes du passé et maintenir la tête de sa mère hors de l'eau. Ici, Clémence, cultive une rage qui la maintient malgrè tout en vie. Elle continue à se faire du mal mais elle reste debout perchée haut sur ses talons.

Et la trentaine des ces jeunes femmes est l'âge auquel se dénoue le passé...

Et l'on souffle avec elles de voir ce noeud desserée. 

corps inutiles

corps inutiles 1

" les nuages complotaient dans un ciel gris acier" ...page 152

 "On s'en fait tout un monde, mais tourner la page s'avère quelquefois d'une simplicité déconcertante."

 "Le cœur de Clémence lui tomba dans le ventre, rebondit sur l'estomac comme sur un fond sableux, joue au flipper dans sa cage thoracique, avant de rejoindre sa place initiale.

 "Je n'ai jamais aimé les beautés sans suspense" 222 

"Avant de vouloir aimer, Mademoiselle, il faudrait déjà cesser de vous haïr" page 318

"Sait on jamais comment les autres vous voient, ou ce qu'ils imaginent ? " page 140

Merci à Delphine Bertholon et aux éditions JC Lattès pour ce très bon moment de lecture et l'empreinte qu'il laissera en moi...