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COUP DE COEUR (oui, encore un !)

Ce n'est pas un hasard si je publie ce billet le 21 juin, premier jour de l'été. C'est pendant cette saison que s'effrite sérieusement l'histoire entre Cecile et François, comme l'a fait une des miennes. Troublant rapprochement. 

Voilà ce que j'écrivais en message privé à l'auteure de "L'angle mort", Véronique Merlier, le 1er juin.

"Sans Bérangère du comité de lecture qui me l'a recommandé, je ne serais peut être pas venue vers cette histoire et j'aurais eu tort.

Votre plume semble trempée dans le corps de Cécile et François et rend leur douleur palpable et visible par les images convoquées. Ce temps d'un couple qui se délite mais qu'on essaye de maintenir, je l'ai vécu. D. ne partait pas pour un autre homme mais cela ne fait pas beaucoup de différence en définitive.

Cette tension, ce malaise en l'homme, cette entêtement à penser que c'est encore possible chez la femme...tout est bien senti dans votre roman. Et finalement on se surprend à lire 150 pages de ces atermoiements sans ennui, avec avidité même.

Je fais un billet sur mon blog dès que j'en trouve le temps mais je voulais vous livrer ça à chaud. Très bon votre roman."

L'angle mort. Pour vous en parler, à froid, je l'ai relu, un peu. Avec plaisir. Le plaisir de faire tourner les mots dans ma bouche. Ces mots qui semblent vivants dans ce roman. Cécile veut les attraper, les déplier, les regarder, parfois il lui échappe malgrè elle. Il faut dire que des tas de mots sont enfermés dans leurs corps à François et à elle. Ils tambourinent, s'agitent en eux. Cet homme et cette femme ont beau parler, l'essentiel, l'ineluctable, ne s'exprime pas, il se ressent, il se vit dans le corps.  

"Cécile, il faut que je te dise". Une phrase, une lézarde dans un mur qu'on croyait en béton armé. Et à partir de là, doucement, tout s'écroule. Rien de comparable à une barre d'immeuble qui s'effondre violemment sous le coup d'un explosif et forme dans le ciel un nuage gris façon champignon atomique. Non, plutôt une maison de campagne désossée doucement, pierre à pierre. Des brouettes et des brouettes de gravas qu'on charrie. L'espoir qu'on pourrait reconstruire à partir de. Mais non.  

Celui qui fissure le mur, François, se demande comment il en est arrivé là, culpabilise et trouve son acte odieux. Et en même temps ça le soulage d'avoir pu donner ce coup de masse dans un édifice qui ne lui ressemblait pas, dans lequel il ne se sentait pas à sa place.

Celle qui subit, Cécile, se dit que ce n'est pas possible, qu'on va colmater la brèche, remettre un peu de mortier et continuer. Elle peut tout entendre mais leur amour est plus fort que ça. C'est à elle d'attiser le feu, de faire en sorte quil reparte. Tantôt elle se redresse pour se battre, tantôt elle se laisse glisser et abandonne, épuisée.

La vie commune étrangement continue, les corps s'emboitent encore pour trouver le sommeil, mais plus rien n'est comme avant. Aucune brindille pour faire repartir le feu. Un froid glacial s'empare de Cécile, la traverse.

François et elle se parlent beaucoup puis se taisent. Peinent à comprendre. Doivent décider, ne peuvent pas rester là au milieu du gué. Ne serait ce que pour leur fils de 3 ans, Pierre. Pierre qui aime qu'on lui lise et relise l'histoire du loup et de Marlaguette. Marlaguette c'est une petite fille qui est épargnée par un loup blessé parce qu'elle le soigne. Alors qu'elle le croit domestiqué, elle est bien obligée de le laisser retourner à sa vie de loup, de carnassier, dans la forêt. On ne peut aller contre sa nature profonde...

Quelques extraits, mais il y en a tant que j'ai aimés.

"Le trou que ça lui fait, en haut du ventre et sous les côtes. Les mots. La vibration des mots dits. Elle sent une lame fine et précise courir sous sa chair, comme pour l'écorcher, ouvrir l'enveloppe dans laquelle elle est contenue."

"Il accélère le pas, espérant vaguement faire retomber le précipité confus qui lui obscurcit l'esprit."

"Elle veut en parler encore, plonger de nouveau son tamis dans le sable, dans la terre de cet événement-là. Il reste de gros éclats sur la grille, elle veut les prendre, toucher leurs arêtes vives et les faire jouer dans la lumière. Les mots sortent et l'enivrent, tout revient, tout est là, il faut qu'elle le dise, ça frémit dans sa poitrine, pourtant, elle sent jusqu'à ses mâchoires qui tremblent et un frisson qui passe dans ses jambes, mais elle avance, elle dira tout par le menu. (P.85 et 86) 

"Il n'en dira pas plus, elle le sent. Mais ce n'est pas possible, ce n'est pas possible, il faut parler, parler encore, il faut qu'elle comprenne. Il faut qu'il lui raconte, encore, qu'il l'entoure de mots, qu'elle les attrape, qu'elle les déplie, qu'elle les regarde, encore, encore."