la grosse 

Hier en triant et rangeant des kilos de papiers, de livres et de magazines, je suis tombée sur un billet rédigé au brouillon il y a un an et que je n'ai jamais publié sur mon blog. Il le faut pourtant car le roman dont il est question était un coup de coeur dont je me souviens encore. Je ne peux pas garder ça pour moi. 

Je l'ai lu d'une traite ce roman de 109 pages qui se délitait au sens propre puisque je perdais les pages à mesure que je les tournais, pas facile pour lire. 

Céline Rabouillot est garde barrière en Bourgogne. Cela lui convient de vivre dans un coin reculé et de travailler la nuit. Elle a besoin de cette mise en retrait du monde pour laisser retomber sa peine et attendre un signe, une lettre, de l'amour en retour. "Fuir les harpons du chagrin, loin des regards qui tuent, de la lassitude de vivre". 

J'ai lu ce roman à une époque où je croisais dans d'autres histoires des personnages qui ont édifié un rempart de kilos pour dissimuler une profonde tristesse : Vasco dans Café Paraiso et Rose dans Comme s'ils étaient beaux. Céline a fait ça aussi et elle a en commun avec les deux autres la perte d'un être cher, d'un être issu de sa chair. 

Gonflé d'absence et de tristesse, le coeur est lourd, il faut le porter à deux mains et éponger le deuil avec ses mots. 

A cette souffrance, s'ajoute celle provoquée par les moqueries des habitants du village, leurs moues de dégoût face à l'obésité de Céline.

Sa route de solitaire croise tout de même celle de deux enfants qu'elle babysitte (dont la mère fait 40 kgs toute mouillée et veut encore maigrir) et d'un vieil homme, Anatolis, que la vie quitte peu à peu et qui voit au-delà de la carapace. Lui ne la considère pas comme une grosse femme mais comme une beauté digne de porter une bague d'opale. Elle lui fait la lecture, elle est sa dernière confidente, sa lumière. 

On lit, affligé et attristé, la force des rumeurs, des jugements à l'emporte pièce qui peuvent ébranler le plus solide des corps quand le mental n'est pas d'acier. Mais on lit aussi la beauté du lien tissé entre Anatolis et Céline. Un amour pur et sain qui l'enveloppe, la réconforte. Ce baume suffira-t-il à apaiser la douleur ?

Ce billet était tout à fait inabouti j'en conviens, mais dans mes ratures et mes citations, sur mon brouillon, on lit l'émotion que m'a procuré ce court roman que je vais m'empresser de relire. 

Je me souviens d'une écriture délicate, des instants apaisants du quotidien capturés avec justesse, de l'émotion à fleur de pages, de cette femme dont le coeur meurtri a besoin de battre fort quitte à frôler l'arythmie. De la lumière qui continue à briller en elle malgrè toutes les tentatives de ceux qui ont soufflé sur la flamme...

Quelques extraits : 

"Les gens aiment à dire n'importe quoi d'inquiétant, de vaguement dégoûtant pourvu que cela s'en aille rouvrir une rumeur"

"Et l'on sait que l'absence grossit dans la poitrine, fait le coeur énorme et qu'on la porte en plus de son propre poids."

La vie c'est parfois comme ça, il faut se quitter. Alors, on songe à tous les moments passés ensemble où l'on ne savait pas qu'on était heureux. Vous aurez des souvenirs. Et quand vous serez seuls, vous sourirez en y repensant. Et puis, un beau jour, on se retrouve et chacun a beaucoup à raconter."

"Souris, Céline ! Ne te laisse pas voler ton sourire, jamais !"

Les tentatrices de l'époque étaient Cathulu et Antigone