les impurs

Il faut d'abord vous dire qu'en général je ne suis pas attirée du tout par les romans ayant pour toile de fond une guerre, d'Algérie ou pas. C'est vrai de tout récit dont l'empreinte historique est trop forte. 

Pourtant qu'est ce que j'ai aimé le roman de Caroline Boidé ! Il faut dire que c'est avant tout une histoire d'amour, et ce thème me parle toujours. Ce roman a reçu le prix des rencontres du II ème titre de Grignan.

Ce roman je l'ai lu d'un trait un dimanche matin avant de retourner aux rencontres de Grignan. J'en ai parlé immédiatement à mon papa qui tisonnait le feu avant d'avaler son premier café. Il nous a fait parler ce roman. On a causé de l'Egypte de ma grand mère, ce pays dans lequel elle a vécu jusqu'à ses vingts ans, du doute qui subsiste quant à l'identité de son père, des amis arabes de mon grand oncle, du patron de papa, pied noir, travailleur infatigable. On est parti loin, j'ai bien failli être en retard. 

Et je l'ai relu le lundi. D'un trait encore, le ponctuant de post-it, trop. Il y a tant de phrases qui.

Parce que ce qui va vous marquer en lisant ce roman, c'est le ton employé, les mots assurément, ce registre de langue plus soutenu que celui dont on a l'habitude. Mais pas trop non plus. Poétique, soigné, vieilli, si juste. 

Ce qui va vous marquer aussi, surtout, c'est le feu qui habite ces deux êtres qui s'aiment. Cette passion charnelle entre eux va vous saisir, vous, au ventre, au coeur. 

Malek est libre, elle croque la vie, c'est un volcan. David est plus captif, plus soumis au regard des autres et peine à s'en soustraire. Pourtant Dieu sait qu'il l'aime cette femme qu'on lui enjoint d'abandonner.

Dieu, justement. Malek dit "notre Dieu" mais leurs religions ne sont pas les mêmes et c'est tout le problème. Il est juif, elle est musulmane. Leur amour est impossible. Et pourtant, il est si évident, il tord le ventre, il occupe la tête.  

Caroline nous donne à lire d'abord le récit de David et les extraits de ses cahiers où ils consignent des fragments de vie. La violence du conflit civil et les actes de terrorisme cottoient les odeurs du marché, le pain frotté à l'ail et à l'huile d'olive, les grosses fèves au cumin et les dattes écrasées. 

Puis ce sont les feuillets de Malek que l'on découvre. Et l'on est estomaqué de lire que sa famille l'a mise à l'écart, quasi répudiée, parce qu'elle a choisi d'écrire le monde qui l'entoure. 

Dans les derniers chapitres, on lit l'Algérie qui se délite, les crevasses dans le sol qui se dérobe sous les pieds. Il faut partir. Quitter un pays dans lequel on a ses racines. C'est un arrachement. Une part de soi qu'on laisse évidemment. Un creu, un trou qu'on ne comblera pas.

Vous écrire ce billet m'emeut beaucoup, je vous avoue, mes yeux s'embuent. Lisez ce roman et venez m'en dire quelques mots, ce sera un joli cadeau. 

Merci infiniment Caroline pour ce roman de toute beauté, sans pudeur et pourtant délicat. J'espère de tout coeur que votre troisième roman trouvera éditeur. Quoiqu'il advienne, continuez d'écrire. Je veux continuer à vous lire. 

Quelques extraits mais j'en ai relevés tant !

"C'est toujours pas une forme que l'amour se révèle, on désire d'abord par les yeux."

"Etre coupé de ses sources revient-il à vivre isolé ? Déssèche-t-on comme une plante privée d'eau ?"

"Au bout des cactus, cueillir la figue de barbarie et avoir en bouche la douceur d'une chair aux énormes pépins."

"Nous touchions à cette heure opaque où chaque parole prend un poids différent, une inflexion plus grave."

"Je sentais en Malek, sans que j'en connusse l'origine, un monde de fièvres saccagées comme des racines qui auraient été tranchées à la hache."

"Mon père m'a dit le monde ne passera pas par toi. Tu n'en transmettras rien car ce n'est pas convenable. Il m'a demandé d'être une seule chose. Petite déjà on me recommandait de faire des choix. Ah bon mais si je veux tout ? Si je souhaite tout embrasser ? L'écriture éxige ma nudité, m'entends-tu mon père ? J'ai besoin de déposer sa voix sur ces pages, de la relire, de la réentendre, de faire le tour de ses mots pour mieux les cerner. 

Tu ne peux pas faire ce que tu veux de la matière de ta vie, Malek. Elle appartient aux atres autant qu'à toi, chacun y a sa part. Que tu écrives est trop dangereux pour ton entourage. Tu dis fiction, mais tu te moques. Je te reconnaîtrais comme ma fille aussi longtemps que tu n'écriras plus. Ne parle pas d'écriture comme du tombeau de ton histoire. C'est une faute d'écrire. Oui, tu m'as bien entendu, une faute de conduite de ta vie qui t'éloigne de ta famille, happée que tu es par la retranscritpion, traquant telle une fouine tes émotions et les nôtres. C'est un vice qui te détourne de la société. Qui dit que tu ne vas pas leur voler leurs paroles, leurs existences et partir avec leurs âmes ? (...) Tu écris ce qu'il y a de pire : ton âme en peine. C'est immonde de jeter les tiens sur la place publique, en t'appropriant leurs vies et en marchandant leurs mémoires. "

Les écrivains, des être abjects, ose dire Florence Noiville. 

"Je lui parle bouche à bouche, dans l'évidence. j'aimerais aller rire sur la lune avec lui. Parce que, mon Dieu, quelle solitude que tous ces corps humains. Ou bien que nous prenions la lune avec les dents, chacun à un bout, et avoir ainsi en pleine face son regard de sève. Il y fera ce que je lui demande : il soulèvera et demêlera mes lourds cheveux. Allez, déraissonnons, allons faire un tour, mon insolent."

"Je me suis choisie et l'écriture et l'amour et l'intranquillité qui va avec, jusqu'à vivre de toutes mes entrailles et brûler plus ardemment que bien d'autres"

"Au moment de rendre le dernier souffle, aurais-je suffisamment aimé ?"