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Il y a des livres qui vous prennent par surprise. Vous en commencez la lecture, vous en aimez les mots délicats. Et peu à peu l'étau se resserre, vous êtes ferrés, pas moyen de le lâcher et de fermer votre bouche bée devant les dénouements successifs. 

Cela commence pourtant de manière anodine par un échange de lettres entre un mari et sa femme.

Joseph et Zika ont 70 ans passés. Le coeur de Zika "flageolle", elle a besoin de soins sur Paris. Pour être plus près de l'hôpital qui s'occupera de son moteur, elle est logée chez sa fille, Isabelle. Exiguité du logement parisien et mauvaise volonté isabellesque oblige, Joseph ira à Montfort chez Gauthier, leur second enfant. 

Le vieux couple quitte donc sa maison de location, chacun de ses membres file chez un enfant. Joseph déterre le pied de verveine cher à son épouse.  

Joseph et Zika s'appellent très rarement, ils préfèrent s'écrirent. Leurs premières lettres disent le déchirement de la séparation (la première en 56 ans de mariage). Leurs courriers sont empreints de nostalgie, ravivent les souvenirs de la rencontre, de la demande en mariage et des instants simples partagés. La distance n'éteint pas leur amour mais l'attise.

Très vite dans les mots affleure la difficulté de cohabiter avec des enfants dont ils aperçoivent de nouvelles facettes. 

Joseph découvre chez Gauthier une famille à l'équilibre fragile, Zika chez Isabelle une fille exclusive. Les tensions s'accumulent dans les deux camps. 

Quand Zika se fait jalouse d'une nouvelle amie de Joseph, le sac qu'elle vide est en toile de jute et les mots rèches : "J'arrête mon traitement. On se reverra à mes funérailles. Ta défunte" 

L'inquiétude réciproque quant à la santé et le manque de l'autre sont dans toutes les lettres. Une douleur amplifiée par un quotidien à la violence inattendue. 

Quand les courriers s'espacent, la peur du désamour s'installe. Les silences laissent place à toutes les interprétations y compris les plus folles. L'imagination galope et les emmène vers la mauvaise direction. 

Je ne veux pas vous en révéler davantage. Juste vous dire que vous allez être saisis à la gorge (mais j'y pense cette trachéite qui m'a attaquée n'est-elle pas le résultat de ma lecture ?)

Ce roman m'a touchée plein coeur comme j'aime à dire (et laissée sans voix, donc).

Les mots de Frédérique Martin sont parfaitement dosés et subtilement choisis. Précieux, dentellés sans être empesés, ils portent et contiennent davantage que le langage parlé. 

A travers ces lettres remplies d'un amour qui ne faiblit pas, elle aborde la vieillesse, ce "temps de bascule (...) où l'enfant tient la main de sa mère" ou de son père et la douleur de voir les parents décliner et les rôles s'inverser.

Certains enfants en profitent pour faire le bilan, exprimer les reproches accumulés et décider à la place de leurs père et mère. Les mots griffent, gifflent. Le pardon ne parvient pas toujours à faire sa place. 

Aucun mode d'emploi pour être parent, on bricole. On pense avoir fait au mieux. Parfois on se demande ce qu'on a fait au bon Dieu pour avoir des enfants pareils ! 

Il m'a scotché ce roman. Il est dérangeant par les inavouables vérités qu'il met au jour. 

La beauté de cet amour qui ne connait pas l'usure du temps et les mots de ces vieux amants pour le dire, la dissolution des vies de leurs enfants, la violence et la haine qui peuvent s'insinuer dans une famille en apparence unie : c'est bien senti et bien écrit. 

Coup de coeur donc. 

Et des extraits à la pelle : 

"La folie, c'est peut être la seule réponse que certains ont trouvée à la grande douleur de vivre."

"Vouloir comprendre à tout prix est un des trois boucliers, avec la haine et le pardon, dont on s'empare pour résister aux atrocités sans se dissoudre dans le néant

"c'est rude de comprendre à mon âge qu'on ne connaît vraiment personne, ceux qu'on aime sans doute moins encore que les autres. Le coeur s'installe dans les yeux pour nous aveugler, on lui laisse prendre ses aises. Est ce que dans toute relation, on rêve seulement qu'on est deux, est ce qu'on jette une grande partie de ses forces pour maintenir l'illusion et ne pas avoir à découvrir qu'on est seul, absolument seul chacun de son côté, à s'embraser pour un autre qui n'a pas de réalité ? Eh bien, même si c'était seulement ça, aimer, il faudrait le prendre, nous n'avons rien de meilleur à proposer."

"Je suis incapable de nommer ce que je ressens. C'est ce qui arrive quand les chocs sont trop rudes, on se ferme, on se coupe de tout. C'est comme un bandage qu'on serre autour du cœur."

 "Je m'interroge, avons nous tant de pouvoir pour orienter la vie de nos enfants ? (...) je dirais qu'il arrive un moment dans la vie oú on devient son propre maître et, partant de là, oú l'on est responsable de ses choix."

"Ce lancinement terrible de l'amour, quand on se découvre tenu à un autre par des forces invisibles, rompu par son absence, c'est un mélange d'exaltation et d'effroi difficile à supporter. On ignore oú nous mènent nos pas, mais on devine confusément qu'on n'en sortira pas indemne. Thomas, comme beaucoup d'autres, cherche à s'en préserver alors même qu'il est déjà trop tard. Oui, aimer, être aimé, c'est une effraction si intime, si puissante. Pourtant, y a t'il autre chose à vivre, Zika, qu'entrer au service de l'amour ? Et ne sont-ils pas à plaindre, ceux qui ne se laissent pas envahir, ceux qui ne consentent pas ?

"Je croyais notre amour épargné par l'amertume. Je n'ai pas coutume de rouspéter après toi, mais à trop le froisser, même le meilleur coton prend des plis et rend de la bourre."

"Voilà, ainsi va la vie, on se tourne vers le passé, on se projette dans l'avenir, impuissants à savourer le moment présent. Cette brise sur ma joue surgie par la fenêtre ouverte, le crissement du papier, le rire doux de Rosalia, toutes ces sensations devraient s'ancrer là, maintenant, durant leur brève existence, avant de disparaître à jamais. Il faudrait laisser leur place, donner leur poids à chaque mot, chaque seconde, demeurer dans la présence simple et attentive, demeurer et vivre, vivre. Mais non, à la place, on espère ou on se souvient, c'est regrettable sans doute, mais c'est ainsi". 

L'avis du petit carré jaune et de Noukette, nous faisions Lecture commune ! J'allais oublier Leiloona qui a fait Joe l'incruste à notre plus grande joie !