desordres 

Lu d'une traite. Debout. M'appuyant sur une jambe puis sur l'autre. Ne pensant même pas à m'assoeir, ni à respirer. Une fois le livre refermé, abasourdie. Une claque.

Elsa Montensi a eu le courage de tremper sa plume au plus profond de son coeur et de son ventre. Le résultat est bluffant. Cette lettre à un père homosexuel, elle nous la donne à lire sans pour autant faire de nous des voyeurs. 

Incarnation d'une union coquille vide, elle a de quoi se poser des questions sur cette situation hors normes qui a conditionné toutes ses relations. Sur ses épaules, les attentes d'un homme et d'une femme dont les rêves ont été brisés, le poids de la peur et de la culpabilité, le rôle de sauveuse à endosser. 

Mettre en mots une relation dont ils ont été les grands absents, c'est fort. Ces mots pourraient être chargés uniquement de haine, de rancoeur et de colère. Et pourtant dans les lignes, on sent malgré tout l'amour d'une fille pour son père. 

La double vie, le jeu de dupes, les mensonges, les non-dits, la honte transmise en héritage ont pesé lourd dans la construction de cette jeune femme qui s'est employée à raser les murs et à se faire discrète. Son corps a fini par exprimer ce qu'elle taisait. 

Ce premier roman d'Elsa Montensi est court mais intense. C'est du concentré. Elle ne passe pas sous silence les moments les plus sombres mais on perçoit quand même un rai de lumière.

Elle pose davantage de questions qu'elle n'a de réponses. En même temps pour avancer, il n'y a pas trente six solutions : se servir des mots comme d'un bouclier, se refugier dans le silence et la solitude, puis remonter le fil pour comprendre quel homme est ce père, de quel bois il est fait et se délester, couper le lien pour ne pas être emportée vers le fond, tamiser cette relation pour ne garder que le meilleur, faire de cette drôle de configuration familiale une force, et toujours cultiver les plaisirs minuscules de la vie, ces pointillés qui rapprochés forment une ligne continue à laquelle s'accrocher. 

Coup de coeur !!!

Je fais voyager ce livre, il passera chez Mireille et chez Les livres Voyageurs, et chez vous si vous m'envoyez un petit message ! 

Quelques extraits parmi tant relevés !

"Des différences entre toi et les pères des autres enfants, je n'en vois pas. Tu es un homme comme les autres."

"La vie, je la regarde de l'extérieur, derrière de grands murs. Je la vis à contre-courant, dans les pages noircies de mes cahiers, par procuration dans les mots des autres. L'écriture comme une arme contre les lâchetés de la vie. Bouclier magique, invisible. L'encre demeure li'nstrument privilégié pour aplanir, effacer les aspérités du dehors. Le courage, la force pour faire face aux infractuosités du monde. Puisées à la source. Dans la solitude. "

"Ma mère ne se maquille jamais. Mon père de temps en temps. Féminin. Masculin. Rien n'est à sa place. Désordre singulier. 

"Mon père est coupable. L'aimer est une faute. Le montrer, une injure."

"La solitude est une habitude prise dans l'enfance."

"La honte est un miroir brisé dont on retrouve longtemps après des morceaux cachés dans les recoins de nos vies". 

"Secrétement, je rêve de cette famille où les gens s'aiment, se soutiennent , s'enguelent, se prennent dans les bras, grandissent ensemble". 

"Je découvre la vie, me rencontre, me reconnaîs dans les livres. La musique des mots, espace vital où je reprends mon souffle, puise des forces pour aller de l'avant. Je les attrape au vol, m'en saisis, les brandis comme un étendard. La littérature devient l'épaule sur laquelle je m'appuie pour affronter le monde."

Le billet de Mirontaine sous le charme aussi et de Charlotte la tentatrice intiale.