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Le titre + un papier positif lu je ne sais plus où (psychologies magazine ou Clés) + une quatrième de couverture inspirante = un achat sans hésiter. Et c'était une très bonne idée !

Moins de deux cent pages suffisent à l'auteure pour donner une sacrée épaisseur à une famille dont les enfants font ce qu'ils peuvent pour avancer avec leurs casseroles, leurs secrets, leurs démons et leurs fantômes. Humour et poésie, la plume de Sylvie Aymard m'a touché, ses images m'ont parlé. 

Anna, 40 ans, court pour "s'éloigner du reste, vider son cerveau". Dès le premier chapitre, elle est interrompue en pleine foulée, assassinée. "La mort l'avale vivante". 

En remontant le fil de sa vie, on lui découvre un frère, Edgar, fragile car suprotégé, surdoué et en adoration devant sa soeur de 11 ans son aînée. Une mère, Mathilde, alias la Duchesse, ombrageuse, hautaine, pincée, elle ignore, déteste, domine ou vampirise mari et enfants. Un père, Valentin, "bref de taille", "homme ordinaire mais bien disposé et d'humeur optimiste" dont "l'univers n'excède pas le contour de sa femme" et qui aime discrétement ses enfants.

Deux incidents vont disloquer la famille : le premier les fait déménager et deterre la hâche de guerre entre Anna et sa mère. Le second est plus violent, il aiguise la lame qui va couper la branche cette fois. Les jambes maigres d'échassiers et les omoplates saillantes d'Anna sont priés d'aller faire le mal ailleurs.

Grâce à Luce, cousine lumineuse à laquelle elle est confiée, Anna fait de cette voie de garage un tremplin vers une vie sans passé.

Freinée dans sa course par son boulet de frère et lestée de culpabilité, elle fait de la photo sa seule thérapie. Elle compose mentalement des photos et oublie sa vie en développant les fragments des autres jusqu'à la rencontre avec Martin, "l'inespéré".

Peut-on tenir tête à son passé, sortir de l'ombre dans laquelle on a toujours avancé et trouver enfin sa place ? 

Certains, comme Anna, traversent la vie sans y toucher mais ne se résignent jamais et d'autres comme Luce la prennent à bras-le-corps, dénouent les coeurs et dessèrent les étaux,sans que rien n'entame leur joie, avec dans les yeux "une frénésie rieuse et un dédain dansant pour le malheur". 

On bricole tous comme on peut pour trouver le bonheur. 

Dans ce roman les sourires sont comestibles, s'ouvrent et donnent, les mains portent des traces de fatigue, les bruits sont avachis, les yeux sont une ligne rieuse, les franges des rideaux à remonter d'un souffle, les épaules palpitent de passion et d'espoir, le soleil allume un crépitement d'oiseaux dans les abres, les questions restent accrochées dans les branches des platanes, le silence vous attrape au visage, l'accent russe glisse des pierres roulantes dans la bouche, le ciel se mire dans la toile cirée, les verts des yeux sont rauques, terribles ou laiteux et la supercherie se glisse entre les sourcils. 

Ce que l'auteur dit de son écriture : (article complet ici)

"Il faut bien, vraiment bien se connaître pour écrire.

J’ai l’obsession du mot juste, je passe des heures à chercher un mot dans le dictionnaire des synonymes. J’ai souvent l’impression d’avoir en main un sécateur et je coupe les épines qui dépassent sans arrêt. L’exercice peut s’avérer périlleux et parfois décevant.

Je n’aime pas les longues descriptions, je veux pourtant parler des gens par les biais les plus humbles. J’aime les gestes, les paroles, les couleurs. Je tiens mes personnages dans le creux de mes mains, et je leur dis aussi « ayez confiance ». Je ne crois pas un instant les auteurs qui disent mon personnage m’a échappé, non, le personnage, c’est moi !"

Extraits : 

"...des lambeaux de roman dans les yeux excitaient ses larmes..."

"Je n'ai que les mots. Les miens. Un va-et-vient entre le flou et la mise au point."

"Elle laissa reposer le mélange rancune et désespoir qui tomba tout au fond de son coeur, puis remonta peu à peu en une colère confuse aussitôt assomée par les antidépresseurs."