l'amour sans le faire

C'est par un Dimanche pluvieux de Pâques que j'ai lu ce roman de Serge Joncour. Une fois ouvert, je n'ai pas pu le quitter.

C'est par un Dimanche de Pâques qu' Héléna a quitté Franck.

Depuis, il erre comme un animal blessé. Il décide de revenir au terrier quand il croit entendre un fantôme décrocher le téléphone parental. Anxiogène perspective quand on a fuit la campagne et ses père et mère à qui on ne parle plus depuis 10 ans.

Caméra au poing, il file en train vers son patelin du Lot. Il croisera la route d'un sanglier sans que cela lui soit fatal comme à son frère Alexandre.

Chez ses parents, rien ne va se passer comme il l'avait imaginé. Une bourrasque de vie va le décoiffer et l'empêcher de s'empêtrer dans ses idées noires.

Louise, quant à elle, craint les coups de vent qui balaieraientt les souvenirs et chasseraient le fantôme qui la hante.

Elle revient elle aussi au bercail, dans ce village de province, terreau de son malheur, où les feuilles mortes non ratissées moisissent et pourrissent, comme les vies parfois.

Elle a fuit cette cambrousse, lui préférant l'anonymat des villes où l'on peut pleurer sans que personne ne s'en inquiète.

Elle vient passer une improbable semaine au vert pendant que l'usine qui l'emploie depuis peu se meurt comme le monde agricole.

Ce roman m'a touché en plein coeur.

Ces deux êtres brisés par la vie se soutiennent discrètement, se comprennent.

Franck n'a rien pu construire, Louise ne veut pas le faire sur les ruines anciennes.

Ils sont en convalescence, sans garantie d'un prompt rétablissement.

Il faut parfois creuser profond et se démembrer pour revoir jaillir l'envie de vivre, sentir à nouveau le sang chaud couler dans nos veines et le coeur battre dans nos tempes.

Des mots justes sur ce besoin de couper nos racines pour avancer, sur ce qu'enfanter veut dire et ne pas le faire induit, sur la difficulté de faire durer un couple sans enfant ou par delà, sur la rivalité entre frères, sur le monde agricole qui périclite et les enfants de paysan, ces traîtres, qui refusent de reprendre les fermes, sur la douleur du deuil à faire d'un mari, d'un fils, d'un frère que l'on fantasme avec le temps qui passe.

Des extraits à la pelle, difficile de choisir :

"Ce qui les retenait, c'était cette totale habitude qu'ils avaient l'un de l'autre, à force de rester ensemble on ne tient plus à l'autre, mais on tient par l'autre, et là, c'est beaucoup plus délicat, ça demande une énergie folle de se déprendre, ou de la haine pure, à moins de miser sur l'événement d'une nouvelle rencontre, celle qui redonne la folie de recommencer à zéro".

"Une douleur ça ne se partage pas, une douleur ça ne se transmet pas par le corps, on n'enveloppe pas l'autre de sa douleur comme on le submerge de son ardeur. C'est profondément à soi une douleur".

"Elle est sûre d'une chose, plus jamais elle ne pourra faire l'amour avec un homme pour lequel elle aurait des sentiments, elle ne supporterait plus cette manière d'affoler l'affection, ce risque fou auquel ça expose d'aimer."

"Ne pas avoir d'enfant, c'était se condamner à rester l'enfant de ses parents."

"Une forme de nécessité de la nature procède de la perennité de l'espèce, sortir de ce schéma, c'est interrompre la chaîne, les enfants c'est le tribut offert à la génération d'avant, ils font d'eux des grands-parents et les petits-enfants, ça relance leur vie d'une mobile vital."

"Depuis quelques jours, il se sentait fibre à fibre repris par la vie, lui revenait le goût de marcher, de courir, de se dépenser."

Claraa beaucoup aimé ces 320 pages de sensibilité tout en regrettant une "vraie fin",

Pour François Busnel ce "roman des origines" est "écrit à la bonne distance, entre espoir et fatalisme. Avec, au passage, un magnifique éloge du moment présent, de l'imprévisible et de la présence au monde. "

Ce roman a provoqué un frisson à tulisquoi. Nos avis se rejoignent !