escalier

Dans l'oeil du cyclone

L'ascenseur est encore en panne.

Cela tombe toujours les soirs où je rentre les bras chargés de courses. Pas les petites courses primeur/boucher, non, celles où je fais le plein en supermarché de lessive, de lait, de vin, bref du lourd.

Je fais une pause à chaque étage. Les anses des sacs me scient les doigts, mes cuisses brûlent, mon coeur bat bien trop fort.

Alors que je reprends mon souffle en me jurant de me remettre au régime et au sport dès demain, j'entends une porte - celle de notre appartement, son grincement de gonds est unique, je le reconnaitrais entre mille - qui s'ouvre un étage au-dessus, le notre donc.

J'entends un homme -le mien- qui converse avec une femme qui n'est pas la gardienne de l'immeuble à en juger par le timbre de voix. De sa voix rauque de fumeur de gitanes, il lui dit quelque chose comme "file, elle ne va pas tarder à rentrer...".

Puis j'entends le bruit de talons qui claquent -rien de comparable avec mes discrètes ballerines- et je vois apparaître de longues jambes surplombées d'une robe au drapé parfait - je porte ce soir un jean trop serré et un col roulé - de l'or autour du cou - j'ai encore oublié de mettre mes bijoux.

En me croisant, la bouche rouge sang me distribue un "Bonsoir" rompant à peine le large sourire.

Les cheveux bruns semblent avoir été disciplinés à la hâte.

Les effluves d'un parfum attaquent ma narine droite, puis gauche : fleuri, poudré. Pouah !

La belle a dejà dévalé l'escalier et attéri au rez de chaussée tant ses pas étaient aériens et légers.

Je suis abasourdie. Je ne parviens pas à poursuivre l'ascension.

J'essaye d'empêcher mon esprit de broder une sale histoire autour de ces indices graves et concordants dont le faisceau achève de me couper la respiration.

Pas de doute possible, du flagrant délit, de l'intime conviction : mon homme me trompe.

Je m'appuie sur la rampe pour reprendre mes esprits, inspirer, expirer.

La spirale que forme le colimaçon de marches m'hypnotise à la manière d'un tourbillon psychédélique.

Je voudrais pouvoir plonger dans l'oeil de ce cyclone et qu'il me recrache loin d'ici. En morceaux, mais loin.

C'était ma participation à l'atelier de Leiloona à partir d'une photo de Romaric Cazaux