profanes 

J'ai lu "Profanes" il y a déjà plusieurs semaines. J'étais bien dans ce livre. Je n'ai pas su m'en extraire pour vous en parler tout de suite.

En parallèle, je lisais Ressusciter de Christian Bobin. Et il semblait le reflet de celui de Bénameur, l'un éclairant l'autre. Comme la vie des uns éclaire celle des autres dans Profanes. 

Les interrogations que font naître l'un se trouvent en filligrane dans l'autre et la poésie est présente dans les deux. 

Il y est question de deuil, de croyance et de la nature qui apaise les âmes tourmentées. 

Dans Profanes, Octave, 90 ans, ex chasseur et chirurgien, réunit sous son toit trois femmes et un homme pour l'accompagner sur la dernière partie de son chemin de vie.

Ils vont se relayer : 

Marc, l'homme-animal à apprivoiser, passionné de ciné, arrive dès 7h pour le rasage à l'ancienne et l'entretien du jardin.

Hélène, peintre, présente dès 14h, lit la presse et réalise avec ses pinceaux une étrange commande.

Yolande débarque à 18h, fait le tri et le dîner.

Enfin Beatrice, élève infirmière, veille sur Octave toute la nuit. 

Au début, ils se croisent à peine et pourtant un lien invisible se tisse entre eux.

Il faut dire qu'Octave ne les a pas choisis par hasard et espère qu'il y aura des moments de partage et de communion.

Ils sont tous écorchés et ont déployé des statégies pour vivre malgré les blessures du passé.

Marc, orphelin balloté comme un paquet d'oncles en tantes, marqué par ce qu'il a vécu en Afrique, lutte contre ses démons en marchant et en chantant.

Béatrice se perd dans les hommes et oublie tout dans la danse, c'est comme ça qu'elle se sent vivante .

Hélène multiplie également les étreintes pour s'isoler de la mémoire. Pulsion de vie contre la mort. Elle trouve aussi refuge et réconfort dans les mots et les livres.

Pour Yolande c'est en tendant la main à Louise, en l'aidant à se recontruire qu'elle avance et se sent utile.  

Aucun d'entre eux n'a trouvé de secours dans la religion ou un quelconque dogme.

Octave aussi a une plaie ouverte. Lui non plus ne croit en aucun Dieu. Il sait pourtant que sa femme, partie après la tragédie, trouve un réconfort dans sa foi.

Son remède à lui pour avancer : relire les Evangiles, chercher un sens à ce qui en semble dépourvu, se frotter à d'autres humains. Il n'a foi qu'en ses semblables. Et aime ceux qui sont, comme lui, emplis de doutes. Il les considère dans leur humanité avec une grande bonté d'âme. 

Il y a un rythme rassurant dans ce roman, un rituel qui ancre ces quatre là dans la vie. On ouvre les volets, l'odeur chaude du café emplit la maison, la rosée se dépose chaque matin. 

La maison revit en abritant ces nouveaux hôtes : elle respire, elle vibre, grince, craque. Elle est un abri doux. Ils peuvent s'y livrer sans fard, laisser tomber les armes, se délester pour avancer plus léger ensuite. 

Le jardin est leur oxygène à tous. Tout au fond, comme une verrue, la cabane de jardin y est cependant un mausolée effrayant et attirant.

Parce que l'ordre des choses n'est pas toujours celui auquel on s'attend, parce que l'amour, distant ou non, ne protège de rien, alors on cherche un sens aux évènements, une direction à suivre, des compagnons de route pour ne pas être tenté de la quitter faute d'horizon. 

Encore une fois, Jeanne Benameur a les mots justes pour exprimer les questions qui nous taraudent et dont les réponses nous semblent inaccessibles, les blessures qui nous lacèrent la peau, les instants simples qui rendent beau ce monde si cruel.

Elle nous invite à être bienveillant envers nous-mêmes, à ne pas se perdre de vue, à ouvrir nos mains, à saisir celles qui sont tendues. Elle nous invite à entrer en communion avec les autres car de ce partage laïque peut naître une grande force qui permet de lutter.

Pour Clara on sort grandi d'une telle lecture et habité...(mais ne lisez pas son billet avant d'avoir vous-mêmes découvert ce roman, car elle est trop bavarde ;-))

Il y a tellement d'extraits que j'aime, une sélection :

"Le temps va toujours trop vite avec ceux qu'on aime"

"Tentative. Un mot qu'il aimait. C'était celui qu'il employait pour le fait de vivre : une tentative. Un mot humble, qui donne le droit de se tromper, d'errer, de recommencer."

"Qu'est ce qu'on sait des gens même sous son propre toit ?" (question que l'on retrouve dans l'abandon du mâle, le roman d'Erwan Larher)

"Quand je n'ai plus de refuge, je vais dans les mots. J'ai toujours trouvé un abri là. Un abri creusé par d'autres, que je ne connaîtrai jamais et qui ont oeuvré pour d'autres qu'ils ne connaîtront jamais. C'est rassurant de penser ça. C'est peut être la seule chose qui me rassure vraiment."

"elle est restée longtemps là, passant d'un livre à l'autre, s'imprégnant peu à peu de l'atmosphère paisible et en même temps animée, souterrainement, par la quête de ceux qui ouvrent, feuillettent, cherchent le texte qui va leur faire signe, les accompagner quelques heures, quelques nuits, toute une vie peut-être. C'est un lieu oú elle se sent bien. A l'abri et en même temps prête à toutes les aventures intérieures. Bordée. Elle est venue se glisser là comme entre les pages d'un livre aimé. Peut être un sourire à échanger, quelques mots, ce serait suffisant. Elle a besoin ce soir de s'appuyer à l'humanité discrète et forte de ceux qui lisent."

"Juste redonner la vie à des patients, ç'aurait été se prendre pour Dieu. la chasse, c'était ma façon de garder l'équilibre."

"C'est l'arrêt du désir qui fait le nid à tout ce qui crève. Plus d'élan, plus de vie. Et moi je veux vivre. Pas en attendant. Pleinement. "

"Il n'ya pas de maître, pas de fils de Dieu, pas de prophète. Rien que des hommes et des femmes. Des profanes. Mais le sacré, le vif de la vie, il est bien au coeur même du profane. Je veux l'enseignement des vies imparfaites, celui qui délivre sans le savoir. Le frottement de nos vies les unes contre les autres, c'est à ça que je crois. On apprend des autres."

"Il a besoin de poésie. C'est tout. Il a besoin à nouveau du calme des haïkus. Tout ce blanc entre les mots, tout ce vide qu'on ne comblera jamais. Et puis, un mot, un seul, et le monde qui bat, fragile, éphémère, tenu par un seul mot. ça c'est quelque chose. Il y croit encore, allez savoir pourquoi. On a beau être un profane, la foi elle va se loger où elle peut. Pourquoi pas dans les mots."

"aucune main dans le ciel pour caresser la tête de ceux qui souffrent, il en est convaincu. Il faut se débrouiller comme on peut."

 

Challenge-Jeanne-Benameur