folle 

Lu une première fois, follement aimé. 

Lu un deuxième fois pour le plaisir de retrouver l'écriture inventive de Virginie.

Elle fait partie de ces auteurs qui ont une plume à part comme Caroline Vié et Elsa Flageul. Un je ne sais quoi de différent : des images, un rythme, un univers bien à elle.

Elle m'a emporté dans ses filets et j'ai lu d'une traite sans respirer ou presque.

Comme pour les araignées du soir, je m'empêtre dans mes mots pour rédiger un billet. Là encore j'ai l'impression que l'auteure me tend un miroir, de quoi me troubler, me toucher...

Dans la dédicace, Virginie me glisse "enivre toi !". C'est exactement ce qu'il s'est produit, une douce ivresse m'a envahit. Un cocktail Xanax/absinthe me donnant à voir des éléphants dont la mémoire est excellente mais le coeur inatteignable grâce à l'épaisseur de la peau. Les veinards. Car Prune déguste, elle. Elle a le coeur percé de fléchettes empoisonnées. Elle se meurt d'aimer, elle en perd la raison. 

Prune. Prune et Arturo, Prune et Antoine, Prune et Vincent, Prune et Paul. Comme Sandra Reinflet, Prune revisite ses histoires d'amour, remâche ses ex. Elle conjugue sa vie au passé, craignant de voir disparaître ces fragments de vie. 

Elle se berçait d'illusions et les a perdues. Elle a laissé oeuvrer son imagination et s'est mangé le nez contre la réalité. 

Faut-il pour autant faire une croix sur l'amour, se blinder, emmurer son coeur ?! Céder à cette mélancolie, se laisser glisser ? Cesser d'être en quête d'un sens, renoncer aux sentiments ? Ne plus croire en demain ?

Prune est exclusive, explosive, exigeante, impatiente. Pas résignée, non, mais obstinée souvent. Lucide.

Consciente que tout passe, que la pire des douleurs disparaît, qu'on oubliera cet homme sans lequel on pensait mourir. Que tout recommence. Le compteur ne se remet pas à zéro car les histoires se sédimentent, se fossilisent. Forment base, frise, mais n'apprennent rien à celle qui les accumule et recommence presque à l'identique.

La vie n'est que répétition, recommencement, encore et toujours. Les variations sont infimes (je lis en ce moment le dernier roman de Camille Laurens sur ce thème).

Prune reste la même écrochée vive, au coeur qui s'emballe à chaque fois et termine en lambeaux. Elle n'est pourtant jamais la même. Et comme les personnages du roman d'Elsa Flageul, elle a le sentiment que les autres ont trouvé leur voie, que leur vie a un sens, a commencé, quand la sienne ne démarre pas, ne prend pas de vitesse, bute contre un caillou, hoquète et cale. Mais au fond, qu'est ce qu'une vie réussie ?

Que cherche-t-on dans l'amour ? Quelqu'un qui, nous sorte de nous, qui vive à notre place? Quelqu'un qui nous kidnappe et nous fasse voler par dessus les immeubles, poing levé vers le ciel avec cape de superhéros ? 

"Tout saisir, tout vivre", oublier un peu pour faire la place à de nouveaux souvenirs et pour rendre le plaisir possible. Croire, avoir confiance et prendre le risque quitte à se brûler les ailes encore. 

J'ai aimé quelques récurrences aussi : la neige, car il en tombe beaucoup dans ce roman : "Flocons épais mélangés de givre", "cristaux d'argent", "copeau de neige", "cristaux qui constellent le décor", le café dont on boit des litres comme dans Profanes, frappé ou servi dans un mazagran et les châteaux, de sucre, de sable, en Espagne. Rêves de princesse qui s'effritent...

Un coup de coeur donc, j'ai relevé tellement d'extraits que je ne sais lesquels vous livrer...:

"Nous pensons toujours que la raison nous amènera là où il faut mais on s'aperçoit vite qu'elle perd toujours, contre l'instinct, l'élan, l'envie."

"l'enthousiasme est fugace. L'homme tout entier est fugitif."

"J'aime tous les débuts mais aucune fin. Les fins permettent trop de mesurer le changement, de comprendre les choses [...] mais la fin déforme aussi et elle nous montre à quel point cela a pu changer, à quel point c'est périmé. [...] Nous vivons par tranches, et certaines sont complètement oubliées, comme si, elles n'avaient été que des mensonges. La perte des êtres les plus chers, elle-même, nous l'oublions le plus souvent, et quand elle nous revient, involontairement, elle n'en est que deux fois plus douloureuse; douloureuse par la perte qu'elle ravive, mais aussi par la culpabilité de l'oubli, qu'elle reveille. "

"Je vis avec mon chat. A deux, nous jouons avec ma pelote de chagrins. J'y plante mes griffes pour la mettre en pièces, il m'aide un peu."

"Les efforts c'est de la fausseté, du vent, des illusions. On nous le ressort toujours après d'ailleurs. Tu as vu les efforts que j'ai fait ? On devrait interdire le mot effort du langage amoureux. C'est rare de trouver une personne avec qui on partage la même perception des chose, c'est pour cette raison que c'est précieux. Il faut accepter la rareté, il faut accepter de ne pas tomber sur celui qu'on aimerait tous les quatre matins"