là où je vais 

A priori, rien ne me destinait à lire ce livre :

1) pas de lycéens sous mon toit.

2) l'adolescence est une période que je ne revivrais pour rien au monde. 

MAIS, parce qu'il y a un mais, et de taille, l'auteur en est Fred Paronuzzi.

Si vous ignorez combien j'ai aimé son "10 ans 3/4" (car à l'époque je ne consignais pas mes lectures sur ce blog) vous savez que "Comme s'ils étaient beaux" a reçu ma mention coup de coeur (qui ne vaut que ce qu'elle vaut, m'enfin quand même)

J'aime les mots de cet auteur. Il déroule toujours des histoires apparemment simples et légères mais on finit par le recevoir notre uppercut en plein ventre, notre direct au plexus. Vous la recracherez votre guimauve !

Ses personnages sont mal en point quand on les rencontre, ils claudiquent ou ont carrément touché le fond. Pour remonter à la surface, il faut faire des paliers, sinon les poumons brûlent et le coeur explose. Il faut suivre le guide et il en existe toujours un si l'on veut bien attraper sa main.

4 ados, unité de temps et de lieu, un lycée technique, pour cette tragicomédie en quelques actes. 

Léa, aime à en mourir, son coeur implose façon bombe à fragmentation, ça l'éparpille.

Ilyes aime faire tourner les mots dans sa bouche pour s'en délecter. Paradoxalement taiseux mais théatreux le garçon. 

Océane est capable de tous les comportements pour se faire accepter quitte à le regretter.

Clément déteste ses regards de pitié que la mort de sa soeur attire sur lui et se sent en cage dans ce lycée.

Voilà où ils en sont au moment où la sonnerie de 11h10 retentit. (je me souviens de mes "oh merde zut, ça sonne")

Léa va en cours de français, Ilyes file au CDI pour sa séance de théatre, Clément en retard atterit chez la proviseure adjoint et Océane chez la CPE, pour souffler un peu. 

3300 secondes plus tard, quand ils garnissent leurs plateaux au self, ils ne sont plus les mêmes, leur vie a basculé. 

Loin des clichés ces ados là ! Pas fainéants et rebelles, non. Plus profonds que ça, comme les questionnements qui les assaillent.

Les galères d'ado ne se résument pas à l'acné. D'autres choses prennent la tête et le coeur : la sexualité, ses tiraillements, sa violence parfois ; l'amour à l'unilatéral, la mort entrée trop tôt dans la vie; le sentiment d'être à part, étranger, différent et incompris ; le métier qu'on est sommé de choisir alors qu'on ne sait pas qui l'on est. 

Tout ceci est parfaitement senti et retranscrit, on s'y revoit, tremblante des baisers échangés dans les cages d'escaliers, excessive en tout, morte d'ennui en cours où grésillent les néons. Fichue timidité à dépasser sans tomber dans la dangereuse témérité qui laisse des stigmates à tout jamais.

Difficile d'ajuster le curseur, on cherche sa place et la cuirasse n'est pas encore formée, on part vite en lambeaux...Le débit de l'air semble mal régulé, le souffle est dense ou manque.

On est à l'âge où les vieilles cicatrices grattent à nouveau, les plaies nouvelles se créent, le bonheur brûle parfois si on l'attrape.

C'est l'âge de tous les possibles...

Conseiller d'orientation, d'éducation, et proviseur adjoint telles des bonnes fées poussant des deux mains les élèves dans le bon chemin : vous trouvez la vision angélique ? Je me prends à rêver que cela existe, preuve en est la passion avec laquelle certains exercent encore ces métiers, j'en connais. Clin d'oeil à Célia : Célia, tu dois lire ce livre  !!!(et pas seulement parce que la CPE boit du thé)

Merci Fred Paronuzzi pour ce roman vraiment réussi, il illustre magnifiquement ce premier carrefour de nos vies !

Extraits parmi tant d'autres : 

"Dans ma boîte crânienne, c'est le maelström, un grand bordel fait de frustration, de colère, de désir, d'envie et de douleur. Et en même temps c'est d'un banal : je l'aime à en crever - et elle s'en fout."

"Son rire éclate à l'improviste, sans aucune retenue, comme si elle se fichait du monde entier dans ces moments là. Un rire qui fait lumière. Ne ment pas. Le rire de quelqun qui a trouvé sa place."

"En troisième, j'en avais vu un de conseiller d'orientation, il ne ressemblait pas à celui-ci, il était plutôt du genre sinistre. On y passait l'un après l'autre et il était censé nous aider à faire nos voeux. Je me rappelle avoir ouvert des yeux ronds tandis qu'il me montrait des schémas,des sigles, des arborescences, des machins reliés à d'autres machins destinés à me sauver du néant. Son index suivait les flèches, filière ceci, diplôme, travail. De la vie obligée. Il débitait ces phrases en détachant bien les syllabes, comme s'il parlait à un imbécile. J'étais censé, d'une façon ou d'une autre, parcourir une de ces voies. Sans retour en arrière : une seule direction possible. Sans chemin de traverse. Qu'est ce que j'en savais moi ?"