besson hopper 

Nos lectures successives semblent souvent suivre un fil conducteur. Parfois on s'en aperçoit parce que c'est flagrant.

Me revoilà à lire l'attente d'une femme éprise d'un homme marié et une scène de retrouvaille de deux ex amants des années après leur relation.

Les personnages n'ont pas la cinquantaine comme dans 06h41 ou Plage, ils sont à mi chemin entre les deux dizaines qui la précèdent. 

Le décor a changé aussi, il ne s'agit ni d'une plage de Bretagne, ni d'un train. Nous sommes plongés par Philippe Besson dans le tableau de Hopper (oui, le rêve !).

On pourrait presque les toucher les banquettes en moleskine de ce bar de Cape Cod, Massachussets. C'est un dimanche soir de septembre, la lumière ocre de l'été finissant innondent le tableau et des bourrasques de vent annoncent l'orage.

Une femme à la robe et la chevelure flamboyante attire le regard, c'est Louise. Elle a renoncé au métier de comédienne faute d'être parvenue en tête d'affiche. Elle écrit désormais avec succès des pièces de théatre.

L'homme à ses côtés, qu'elle ne regarde pas, est vêtu d'un costume sombre. Sans doute Stephen, le revenant. Un homme qu'elle s'est employée pendant des années à oublier après qu'il l'ait quitté. Elle en a bavé des ronds de chapeau comme on dit.

Ben, le serveur est le témoin discret des retrouvailles, affairé et attentif à ce couple dont les regards ne se croisent pas, chacun plongé dans un passé qu'ils exhument ensemble.

Pour Louise l'exercice est difficile, comme un couteau qu'on remue dans la plaie alors que Stephen prend grand plaisir à se souvenir des bons moments passés ensemble.

L'art des retrouvailles est difficile car une fois délestés de la rancoeur, de la colère enfouie et des regrets, que fait-on ? On prend le risque de recommencer ce qui ne s'était pas bien terminé ? On se serre la main et on continue son chemin ?

Le tableau ne compte que trois personnages mais Philippe Besson en a ajouté un. Louise qui a pourtant décidé de ne plus rien exiger des hommes, était en train d'en attendre un dans ce bar avant que Stephen ne débarque : Norman, l'homme bagué. Je ne vous en dis pas plus. 

Ce livre est digne d'une pièce de théatre, unité de lieu, de temps et d'action. On ne serait même pas surpris d'y lire des didascalies. La tension monte peu à peu, comme le temps tourne à l'orage. Eclatera t-il ? 

J'ai eu un coup de coeur pour ce roman dont les mots sont si justes, dont le ciel est au diapason de la scène, dont les personnages prennent de l'épaisseur tout au long du livre. J'aime le mal que j'ai eu à les quitter, à les voir reprendre le volant de leur voiture.

Groggy comme j'étais, je me serais bien assise sur le rocking chair d'une terrasse en bois pour basculer doucement d'avant en arrière en regardant la mer. Oui, vous l'avez compris c'est un roman dont l'ambiance est si bien rendue qu'elle vous enveloppe.

Il dit l'impact de la première douleur de coeur sur le reste de nos vies, la fragilité du périmètre de sécurité qu'on instaure ensuite et la force créatrice de la souffrance. 

Ne pas se fixer dans la souffrance, accepter qu'elle existe, mais ne pas se fixer, avancer. Par tous les moyens. (leçon de mon grand maître du moment : Alexandre Jollien)

Regarder devant soi et oser s'ouvrir à nouveau, quitte à souffrir encore. 

Louise qui s'est jetée dans l'écriture pour tenir, me fait penser à cet extrait de Comme on respire de Jeanne Benameur :"Et si je sais que l'écriture n'accomplit rien, je m'y tiens. C'est ma colonne vertébrale. Ma seule façon d'accepter de vivre." 

Extraits : 

"Nous vieillissons tous, il nous arrive à tous d'abdiquer sur des détails. Ce qui compte, c'est que l'essentiel soit sauf."

"A quoi bon remuer les lames dans les plaies ? A quoi bon ressasser les affres de leur séparation, quand il est possible de ne conserver que les bons moments de leur liaison ? Oui, c'est certain, il simplifie, il élague, il élimine, mais ne faut-il pas préférer les choses simples à celles qui sont complexes ? Ne vaut-il pas mieux occulter les souffrances du passé plutôt que de les porter en bandoulière, comme un trophée un peu malsain, comme une croix ridicule ? Mieux encore il s'agit de les dépasser, d'aller au-delà d'elles, ce qui est le plus sûr moyen d'en triompher et c'est ce qu'il fait depuis toujours. Il poursuit sa route. Il passe à autre chose. Lorsqu'on sort vivant des accidents, il faut se dépécher de ne plus y penser. Louise prétendrait qu'on peut sortir vivant des accidents sans en sortir indemne. c'est toute la différence entre eux. "