A Besançon, Carole Fives m'a dit "il faut lire Mauvignier". Alors j'ai lu Mauvignier. J'ai choisi "Apprendre à finir", peut être influencée par la fin du monde annoncée ou bien parce que je me suis dit que cela m'apprendrait à arrêter de procrastiner...

Bref. La quatrième de couverture ne parle pas de l'histoire mais de l'écriture "miraculeuse, travaillée, d'un auteur qui va chercher les mots si profond qu'on a l'impression qu'ils ont été arrachés aux entrailles, un écrivain dérangeant" C'est bon, je prends. 

Je comprends vite que le sujet est lourd. Si l'infidèle mari de la femme qui monologue a réintégré le domicile conjugual, ce n'est pas de gaieté de coeur mais contraint et forcé par le lourd handicap que lui a laissé un accident de voiture. L'homme était imbuvable à l'hopital, n'est pas devenu sirupeux de retour à la maison. Pourtant sa femme s'obstine à croire que c'est l'occasion pour leur couple d'amorcer un nouveau départ en faisant fi du coup de canif au contrat. Terminées les allées et venues du mari rejoignant maîtresse, il a besoin de l'assistance de son épouse pour tous les gestes du quotidien. Elle se berce d'illusions sans être complètement dupe, elle se ment à elle-même tout en ayant la folie de penser qu'après tant de haine et de colère, l'amour pourrait renaître. Son discours mêle déraison et lucidité extrême, espoir et peur. L'homme immobilisé déploie une énergie incroyable pour retrouver ses capacités et sortir de cette prison domestique. L'épouse appréhende ce moment où il remarchera à nouveau. Car elle sait pertinemment que ce n'est pas dans sa direction que ses premiers pas iront.

Un premier Mauvignier qui me donne envie d'en découvrir d'autres. On lit ses mots le souffle court, on n'en fait qu'une goulée. C'est tantôt amer, piquant ou âpre, jamais trop doux plutôt acide. Il assaisonne et il citronne pour éviter l'oxydation et faciliter la digestion...Parce que quand même, quand le cerveau, le coeur et le ventre s'y mettent, on se fait vivre de drôles d'histoires...

Extrait : "Je remplissais des casseroles que je mettais sur les radiateurs pour qu'il y ait de l'humidité, pour qu'il ne sente pas cette sensation d'air sec, comme si l'air manquait de quelque chose pour qu'on y respire, pour que les mots puissent venir avec douceur et pas comme ils tombaient entre nous, des couperets, des sangles, des mensonges qui se liaient aux mensonges, la rage au bout et dans les voix, toutes sèches et blanches de colère, où étais-tu, les scènes, la guerre, les corps dressés, lui arrivant de chez elle, ne disant rien, s'asseyant devant moi ou bien au contraire, restant figé au milieu du couloir, devant la porte de la cuisine, restait là et lisait sur moi ce regard qui jetait déjà les premières insultes, et moi suffocante qui ne disais rien incapable de faire exploser la rage qui comme des ciseaux déchirait le ventre, les jambes, les tendons et je ne tenais plus et un jour j'avais dit, tu crois que je vais tout excuser, tu crois que j'ai plus peur de moi seule que de toi chez elle, tu crois que je crains ta colère, ta force, ton droit à ne pas écouter ma colère et que tu peux comme tu veux te donner la vie que tu voudras en gardant l'ancienne sous le coude, on ne sait jamais, hein, dis c'est ça, ça peut servir on ne sait jamais, et je le voyais qui ne voulait rien perdre et alors de cette guerre là j'ai vu parfois nos corps s'approcher et nos mains venir au secours des mots qui s'écrasaient sous les dents, ou, nos mains alors qui s'accrochaient dans la peau de l'autre, les muscles qui s'opposaient et les yeux, mes yeux, les siens, nos yeux qui hurlaient tu ne vas pas, tu ne vas quand même pas, et les cris-est ce que ma voix a vraiment crié comme ça ?"

L'excellent papier de Nelly Kaprièlan.