mamie 

Voici ma participation pour l'atelier de Leiloona.

Quand elle s'est aperçue que je l'avais prise en photo, Annie s'est mise en pétard, comme elle dit, et elle m'a tourné le dos à nouveau.

-"Annie ! Attendez ! C'est du noir et blanc, vous êtes magnifique, vous allez voir ! Pour la couverture, il en faudra bien une !"

-"Noir et blanc ou pas, je m'en fiche ! Une vieille femme comme moi, on ne la prend pas en photo ! Ah, je dois être belle, tiens, avec mes cheveux en bataille ! De quoi gacher le paysage ! Vous me ferez un plaisir de la supprimer !"

Annie est une forte tête. Elle ne parle pas, elle hurle. Elle ne marche pas, elle cavale. Et ce n'est pas son arthrose qui la freine. Une prothèse ? Très peu pour elle, une canne ça suffira bien ! Elle ne leur fait pas confiance à tout ces médecins !

Elle est entière, Annie, elle ne fait pas de manières. Elle n'aime pas qu'on l'embrasse, qu'on la plaigne. Elle n'aime pas qu'on l'enlace et déteste les pleurnichards qui geignent. Ce sont des petites natures, des peureux qui tremblent quand rien n'en vaut la peine.

Je me suis très vite demandé ce qui nourrit cette éternelle colère qui la pousse à houspiller femmes de ménage et épicière, kinés de passage et même la postière.

C'est qu'elle est fière, Annie, de son autonomie. Elle ne veut pas dépendre des autres. Elle ne veut aucune aide. Elle a passé le mot aux voisins et depuis personne ne lui tend plus la main.

Lorsqu'arrivé dans son patelin, j'ai demandé mon chemin, on m'a dit : "vous vous fatiguez pour rien". 

Quand je lui ai proposé d'être le scribe de sa vie, elle m'a envoyé paître, comme elle dit :  

"- A quoi ça peut bien vous servir d'écrire sur moi ? Je n'ai jamais raconté ma vie à personne, ce n'est pas aujourd'hui que ça va commencer ! Surtout pas à un étranger ! Vous êtes quoi, vous êtes psy ?! "

"- Non Annie, je ne suis pas psy, je suis écrivain."

"- Et bien, inventez un personnage et donnez lui mon âge ! Fichez moi la paix !"

Aujourd'hui, c'est elle qui mène la danse de nos échanges.

Elle décide de l'heure, du lieu, de la durée et de ce qu'il est important de préciser.

Sans elle, pas une virgule ne change.

Si j'ose suggèrer de raccourcir une phrase, si j'ai le malheur de lui demander de développer une idée, elle me jette les feuillets au visage : "Dites, c'est mon histoire ou c'est la vôtre ?"

Et je souris en pensant à sa résistance première. Elle a fini par baisser les barrières : "Votre bouquin là, je vais le faire. A une seule condition : que cela devienne un Best-seller !"