C'est sans doute comme ça que j'aurais aimé qu'on m'enseigne l'histoire : en me glissant entre les mains des documents romancés relatants la vie de ceux qui étaient au coeur des évènements.

La disparue de San Juan est un livre qui pourrait illustrer le chapitre sur la dictature argentine de 1976 à 1983 qui a causé plus de 30 000 victimes.

Philippe Broussard, journaliste chevronné, a enquêté sur l'une d'elles : Marie-Anne dont ni le corps ni l'assassin n'a été retrouvé. Pire que la mort, la disparition, la négation de l'existence.

Le récit romancé de la vie de Marie Anne reconstitué grâce aux différents témoins de l'époque (amis, amants, famille) et les lettres que le journaliste adresse à la maman de Marie Anne qui a refusé de participer à l'ouvrage (fatiguée sans doute de se battre contre l'oubli), s'entrecroisent.

On y lit le portrait d'une femme fascinante et multiple. Elle hésite sans cesse entre deux styles de vie, deux hommes parfois. Le revolutionnaire ou le bourgeois, résister ou se soumettre. Elle passe des bidonvilles aux quartiers chics, des podiums de la mode aux coulisses de la guerilla.

Marie Anne voulait changer le monde et s'est naturellement retrouvée dans le mouvement péroniste et la mouvance socialiste. Alors quand les généraux parviennent au pouvoir, elle fait partie de la mauvaise graine à éradiquer.

Un excellent document pour deux raisons au moins : la personnalité désarmante de Marie Anne et la plume de Philippe Broussard, enquêteur acharné, patient et soucieux de faire la lumière sur cette sombre page de l'histoire. Pour que brille encore un peu cette étoile qu'était Marie-Anne...

L'avis plus mitigé de Leiloona.

des extraits parmi tant d'autres relevés :

"Disparu ne veut pas dire mort. Dans un sens, c'est pire. La disparition n'est -elle pas la négation même de l'existence ? Porteuse de vide, de peur, elle impose le silence d'un deuil impossible et les questions sans réponse : "Où? Comment ? Pourquoi ?". Parler des "desaparecidos" en Amérique du Sud revient à ouvrir une plaie béante, à reveiller un théatre d'ombres dont le rideau n'est jamais tombé. marie Anne et les millions d'autres sont là dans les coeurs et les mémoires de leurs proches; plus rarement dans la conscience de leurs bourreaux." page 25

"Le temps de la justice est toujours plus lent que celui des larmes" 

"Que reste-t-il , vu de l'étranger, de l'Argentine et du Chili de ces années là ? Le vague souvenir de généraux à lunettes noires, uniformes et casquettes, des moustachus au regard sombre, front haut et buste droit. Dans l'imaginaire collectif, leurs crimes ne relèvent plus vraiment du réel, mais d'une histoire figée, archivée, une histoire en noir et blanc. Pour beaucoup de nos compatriotes, l'Argentine des dictateurs se résume au Mundial 1978, avec Platini sous le maillot bleu. Le reste, tout le reste, s'est dissipé comme filent les mauvais rêves." page 66