La Concordance des temps - EVELYNE DE LA CHENELIERE

Je viens de terminer la lecture du premier roman d'une dramaturge québecoise dont j'avais beaucoup aimé "les pieds des anges".

Et je dois dire que je suis dans le flou et pas seulement parce que j'ai lu une bonne partie de ce roman au milieu de la nuit pour chasser une insomnie.

Dans la première partie, on ne sait pas si c'est un homme ou une femme qui parle. L'auteure se joue des genres. On comprend peu à peu qu'un homme et une femme se rejoignent au restaurant et chemin faisant se remémorent quelques moments de leurs vies passées, l'amour d'une mère et les ami(e)s d'enfance.

Dans la deuxième partie, ce couple porte un nom : Pierre-et-Nicole comme un aigle à deux têtes. Ils invitent leurs amis et on assiste à la mascarade d'un diner entre couples à la santé plus ou moins bonne.

La troisième partie m'a fait penser à un cauchemar dans lequel un caniche aurait trois enfants et un fusil entre les mains (pattes !) prêt à se tirer une balle dans la tête. On pleure la soeur de Nicole, poète et médecin.

Pour tout vous dire, ma nuit a été agitée et en lisant ce roman j'ai cru qu'il s'agissait encore d'un rêve (ou d'un cauchemar par moment). Vous savez lorsqu'il commence avec une personne de votre entourage et vous vous apercevez en cours de rêve qu'il s'agit d'une autre, que tout s'enchaîne sans queue ni tête vous laissant au réveil une drôle d'impression...

Histoire décousue, alternances de dialogues et de monologues intérieurs sans ponctuation, animaux qui déboulent sur le pare brise ou sont chargés de famille soulignant l'absurdité de la vie, souvenirs d'enfance, couple en déliquescence, suicide, amitié, désir d'enfant, récit onirique teinté de tristesse et de désillusion.

Si la confusion régnait dans mon esprit, c'est parce qu'elle est omniprésente dans celui des deux membres si semblables de ce couple qui s'éloignent et ne trouvent pas les mots pour se le dire...

Il est rare qu'un auteur nous plonge directement dans le tumulte intérieur de ces personnages...Perturbant sans doute pour le lecteur mais si proche de ce remue-méninges qui existe parfois dans nos têtes lorsque sonne l'heure des bilans...

Extraits : "Qui sommes nous réellement les uns pour les autres ? Des miroirs avantageux, qui poétisent nos moindres tares, jusqu'à ce qu'ils soient fatigués de nous rendre plus beaux que nature, jusqu'à ce qu'ils ternissent ou volent en éclats, brisant notre reflet pour toujours. Et alors on tente en vain de le recomposer, mais les morceaux se mêlent et notre visage ne sera plus jamais le même, plus jamais.C'est donc avec un autre visage que j'ai continué à me présenter au monde (...) personne n'a remarqué que je ne portais plus le même visage, c'est dire que les gens ne se regardent pas entre eux, bien sûr, puisqu'ils sont trop occupés à chercher leur reflet partout où ils posent les yeux, ils ne voient rien d'autre, mais comment les blâmer, ils ne peuvent tout de même pas hurler pour dire au monde qu'ils sont au monde, ils l'ont déjà fait quand ils sont nés et ça n'a rien donné." page 28

"je trouvais touchante cette manière dont les gens s'encouragent réciproquement à acquérir et à posséder, à condition d'en avoir les moyens, tout en tenant le discours de celui qui n'en a pas tout à fait les moyens mais s'en permet car la vie est courte." page 106

"Tu as toujours eu des problèmes avec la temporalité avec l'ordre des choses avec la concordance des temps, bon qu'est ce que tu veux dire encore, tu regrettes avant même que les choses n'aient eu lieu, c'est vrai, je regrette d'avance, ce doit être pénible, au moins je sais à quoi m'attendre, est-ce que tu regrettes qu'on se soit rencontrés, évidemment, pourquoi, je regrette parce qu'un jour contre toute attente on va certainement se fatiguer se lasser d'être prévisibles et limités et si semblables aux autres et alors l'adoration va lentement se transformer en affection le même genre d'affection qu'on éprouve pour les gens malades ou demeurés une affection un peu désolée un peu coupable et on devra boire davantage et fermer les yeux pour se prêter au jeu de l'adoration et on va se dire chacun pour soi mais où est passée mon adoration où est-ce que je l'ai posée où était-elle la dernière fois que je l'ai vue elle doit bien être quelque part" page 58/59

Allez lire l'excellent billet de Danielle Laurin mais aussi les avis de la Bouquineuse Boulimique et Le passe mot de Venise

Un grand Merci à aBeille pour ce bonus présent dans son dernier colis !!! 

Lu dans le cadre du défi la plume au féminin